En Novembre 2015, Witness Against Torture s’est rendu à Guantánamo Bay, marquant l’anniversaire de dix ans de la formation du groupe, qui prit naissance lorsque 25 américains entreprirent le même voyage afin de sensibiliser le monde au sujet de la torture et de la détention indéfinie des hommes de l’infâme centre de détention étasunien. Leur célébration de Thanksgiving fut bien particulière, ils débutèrent un jeûne en soutien aux détenus de Gitmo.

Voici un article rédigé par Jeremy Varon dans lequel il revient sur cet événement et sur la bataille menée pour la fermeture de Guantanamo.

Jeremy Varon, à Guantanamo, Cuba.
Jeremy Varon, professeur d’Histoire à la New School à New York et membre de Witness Against Torture à Guantanamo, Cuba.

Nous connaissons le déroulement type. Des terroristes attaquent. Le public est horrifié. La peur règne. Les politiciens se targuent de faire leur possible pour éviter une autre tragédie. Avec des discours de mecs coriaces, ils expliquent que les droits des accusés ainsi que les libertés civiles de tous doivent se soumettre à la sécurité nationale. Puis dans la peur, ou l’empressement, des mesures sont prises qui n’améliorent pas la sécurité ni n’honorent les valeurs démocratiques au nom desquelles le terrorisme est combattu.

Nous voyons ce scénario se jouer à nouveau aux États-Unis, sans même qu’il n’y ait eu d’attaque visant les américains. Suite à l’attentat de Paris, un débat écœurant sur les réfugiés de guerre civile et du terrorisme même – débordant de xénophobie et d’intolérance – a évincé la considération de la façon de repousser ISIS tout en préservant les principes américains. Et pendant ce temps, notre nation lutte encore sous le poids des décisions prises après le 11 Septembre, comme l’ouverture du camp de torture de Guantanamo en Janvier 2002.

J’ai passé presque tous les Thanksgiving appréciant une célébration avec ma famille, mais cette année je suis à Cuba, jeûnant aux portes de la base navale étasunienne de Guantanamo, appelant à la fermeture du camp de détention.

Jeremy Varon, face à son assiette vide. Guantanamo, Cuba.
Jeremy Varon et Uruj Ehsan Sheikh de Witness Against Torture, face à leur assiette vide. Guantanamo, Cuba.

Quatorze des nôtres sont venus à Guantanamo afin de veiller en solidarité avec les hommes détenus dans la prison. Alors que nous ressentons la faim, nous pensons à ces prisonniers qui sont encore en grève de la faim pour protester contre leur détention sans inculpation ni jugement. La dernière fois qu’un homme, Tariq Ba Odah, prit un véritable repas, fut en 2007. Seule la pratique barbare de gavage forcé l’a maintenu en vie, mais juste à peine. Il pèse actuellement 32,7 kilos.

Militants de Witness Against Torture, posant avec la photo de Tariq Ba Odah, à Guantanamo.
Militants de Witness Against Torture, posant avec la photo de Tariq Ba Odah, à Guantanamo.

Alors que nos proches nous manquent, nous pensons à ces prisonniers arrachés à leur famille pour plus d’une décennie. La majorité des 107 hommes encore détenus à Guantanamo n’a jamais été inculpée de crimes. Quarante sept ont été déclaré libérable par le gouvernement des États-Unis mais attendent toujours d’être renvoyés dans leur pays natal ou dans d’autres sociétés qui les accueilleront. Ils souffrent de la douleur de la séparation de leurs familles.

Membres de Witness Against Torture, dans la Baie de Guantanamo, Cuba.
Membres de Witness Against Torture, dans la Baie de Guantanamo, Cuba.

Comment des américains peuvent-ils venir à Guantanamo, en compassion avec les détenus, alors que le monde chancelle suite aux attaques d’ISIS ? Il est, maintenant plus que jamais, primordial que nous soyons là. Guantanamo n’a jamais été, telle que l’administration Bush l’a prétendu, une prison pour les « pires des pires. » Le tout petit nombre d’hommes accusés de crimes graves peuvent être maintenu avec sûreté dans des prisons fédérales et juger au sein de véritables cours. Détenir des hommes sans inculpation ni jugement ne contribue nullement à rendre l’Amérique plus sûre. En réalité, cela rend l’Amérique moins sûre.

Pendant des années l’on nous a dit que Guantanamo demeurait un puissant outil de recrutement pour les organisations terroristes, qui dénoncent l’hypocrisie américaine. Ceci n’est pas qu’un simple argument avancé par les partisans de la fermeture de la prison. Ceci est exprimé plus fortement par l’armée américaine. ISIS habille ceux qu’ils exécutent de combinaison orange dans un écho macabre de l’uniforme initialement imposée aux détenus de Guantanamo. Rien ne justifie la perversité d’ISIS. Il est toutefois naïf de nier que la conduite des américains a semé la méfiance envers les États-Unis, radicalisée par les terroristes.

Mark Colville, membre de Witness Against Torture, portant la tristement célèbre tenue des détenus du camp de détention. Guantanamo Bay, Cuba.
Mark Colville, membre de Witness Against Torture, portant la tristement célèbre tenue des détenus du camp de détention. Guantanamo Bay, Cuba.

Il se peut que la plus grande menace de terrorisme soit ce que nous nous faisons à nous-mêmes. A Guantanamo, l’Amérique a violé ses lois, les obligations conventionnelles et les normes élémentaires de décence et équité. La prison est un amer héritage d’une réaction malavisée et souvent vindicative au terrorisme passé, qu’il nous faut encore pleinement affronté.

Membres de Witness Against Torture tenant deux banderoles sur lesquelles nous lisons : Innocent jusqu'à prouvé musulman. LIBÉREZ CEUX QUI SONT INJUSTEMENT ENCHAÎNÉ.
Membres de Witness Against Torture tenant deux banderoles sur lesquelles nous lisons : #Innocent jusqu’à prouvé musulman. LIBÉREZ CEUX QUI SONT INJUSTEMENT ENCHAÎNÉS.

L’Amérique fait de nouveau face à la menace de sur-réaction. Les discriminations envers les Musulmans font rage, alors que les politiciens cherchent à refuser accueil aux orphelins. Des imbéciles comme Donald Trump envisagent même de rétablir la torture par « waterboarding » (la simulation de noyade).

Aussi aujourd’hui me trouvé-je à Cuba, afin de poser mon regard sur cette scène – encerclée de fils barbelés – d’une terrible injustice. Je veille et jeûne. Je médite sur les histoires de ces hommes dont on a fait des caricatures du mal.

Jeremy Varon au côté de Maha Hilal et Frida Berrigan de Witness Against Torture à Guantanamo, Cuba. Derrière lui on peut voir les photos des détenus de Gitmo.
Jeremy Varon aux côtés de Maha Hilal et Frida Berrigan de Witness Against Torture à Guantanamo, Cuba. Derrière lui on peut voir les photos des détenus de Gitmo.

Alors que je songe à toutes les familles réunies autour du repas familial, découpant la dinde, dont nombreuses vont sûrement parler de la crise des réfugiés syriens et des réponses aux attaques de Beyrouth, de Paris et du Mali, j’espère qu’elles se souviendront de la leçon d’avertissement qu’est Guantanamo : une prison érigée au nom de la sûreté qui saigne encore avec disgrâce et danger accrue pour les américains. Je suis ravi d’être ici pour rappeler à mon pays ce que nos haines insensées nous font à nous-mêmes ainsi qu’aux autres.

Membres de Witness Against Torture, à Guantanamo, Cuba appelant le Président et le Congrès des Etats-Unis à fermer Guantanamo.
Membres de Witness Against Torture, à Guantanamo, Cuba appelant le Président et le Congrès des Etats-Unis à fermer Guantanamo.

-

Guantanamo Bay, Cuba.
Guantanamo Bay, Cuba.

_

 

Membres de Witness Against Torture, réunis atour de leur table vide de Thanksgiving.jeûnant en soutien aux détenus de Gitmo.
Membres de Witness Against Torture, réunis atour de leur table vide de Thanksgiving, jeûnant en soutien aux détenus de Gitmo.

__________________

Jeremy Varon est un professeur d’Histoire à la New School à New York et un membre de Witness Against Torture.

Source : The Hill.

Photos prises par Justin Norman et partagées sur la page F-Book de Witness Against Torture. Dans un prochain article nous partagerons la touchante lettre de Maha Hilal.

Publicités