Dernière déclaration de Shaker Aamer depuis l’annonce de sa prochaine libération.

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J’ai vu mes enfants en rêve il y a quelques jours, pas comme ils sont aujourd’hui, mais comme je les ai vus pour la dernière fois, il y a presque 14 années de ça.
Les petits enfants que j’ai connus et aimés très fort n’existent plus ; ils ont grandi. J’ai au moins pu les voir : les quelques rares fois où les autorités de Guantánamo m’autorisèrent à parler à ma famille par appel vidéo via Skype.
Mais les images que j’ai des conversations ne sont pas celles que j’ai vues en rêve.
Le rêve me fit prendre conscience de l’envergure du choc auquel je vais bientôt faire face. Tout ce que j’ai une fois connu a maintenant changé, devenant presque méconnaissable.
Les enfants doivent me voir comme un père fort, mais cela ne va pas se produire dès la seconde de mon retour. J’ignore combien de temps il me faudra avant que je puisse commencer à faire face au monde qui m’attend là, au-delà des murs de Guantánamo.

Ce peut être un jour. Ce peut être une semaine. Peut-être plus. Je n’en ai pas la moindre idée, tout comme je n’ai aucune idée de la date de ma libération. Cette épreuve ne s’achèvera pas avant que tout prenne fin.

Je fus d’abord déclaré libérable il y a huit années, pourtant je me trouve encore là. Je n’arrive pas à croire que je suis enfin sur la voie du retour.
C’est la raison pour laquelle mon message à mon épouse et mes enfants est : restez forts. Que ce soit le mois prochain, l’an prochain ou bien même au Paradis que je serai finalement libre d’être avec vous, restez fort, car il vous faut être forts et non car vous entendez la nouvelle de ma prochaine libération, qui peut même ne pas être vraie.

Je suis là, je ris, je plaisante, mais j’hurle également. La blessure que je porte se trouve profondément en moi, et je sais que cette blessure commencera à jaillir aussitôt que je quitterai ce lieu.

Ne vous laissez pas tromper par mon extérieur. La vérité est que je suis une personne très sensible. L’instant où je goûterai à la liberté, 239 [le numéro d’incarcération de Shaker à Gitmo] reviendra avec beaucoup de problèmes et il me faudra les régler un par un.
Pour commencer, je dois me réadapter en passant du temps avec mon épouse. Je dois reprendre possession de ma personnalité : mettre un nom sur mon numéro de prison.

Il y a tant de personnes à remercier pour ma liberté. Il y a, tout d’abord, chaque personne dont le nom commence par la lettre J – qui est aussi la lettre de justice.
Il y a donc Johina, ma fille bien-aimée. Il y a Joy Hurcombe, de Save Shaker Campaign ; durant toutes ces années elle lutta pour moi et j’en suis extrêmement touché.
Il y a Joanne MacInnes de We Stand with Shaker. Et il y a Jane Ellison, ma députée locale. Je sais qu’elle est désormais ministre, ce qui implique qu’il y a des choses qu’elle ne puisse pas faire, mais je sais qu’elle m’a soutenu durant tout ce temps.
Puis il y a aussi The Mail on Sunday, qui durant des années, a milité pour ma libération et contre les nombreuses injustices de Guantánamo depuis le mois de son ouverture en Janvier 2002. L’une des premières choses que je fis en apprenant mon retour fut d’écrire un article pour que le Journal le publie. J’ai encore espoir que cela puisse être fait, mais il fut retenu par la censure militaire et j’ignore s’il ne sera jamais transmis.
Toutes ces personnes doivent être félicitées. Les avocats accomplissent un travail qu’ils ont juré d’accomplir. Mais toutes ces personnes qui ont lutté pour moi durant toutes ces années n’ont pas abandonné.

Je leur dis : vous n’avez pas fait cela en vain. Votre lutte fut pour une personne innocente. Vous avez accomplis une grande œuvre. Qu’Allah vous récompense comme vous le méritez pour ce que vous avez fait.
Notre Prophète nous apprit que si l’on ne remercie pas les gens, l’on ne remercie pas Dieu. Les mots ne seront jamais suffisants, peu importe ce que je dis.

Mais pour l’instant, je suis toujours le prisonnier 239 et, comme trop de fois auparavant, je subis encore de mauvais traitements. En réaction je proteste de l’unique manière que je puis – par la grève de la faim. Je ne vais pas l’arrêter et au moment de mon retour ma situation se sera réellement détériorée.

Cela commença le 3 Août, lorsqu’ils vinrent à moi prétendant vouloir dépister la tuberculose. Ils me firent ce dépistage de nombreuses fois auparavant ; ils savent que je ne l’ai pas, mais ils prétendirent le faire pour tous. Je leur dis : « Faites le test de la peau. » Ils répondirent : « Non, nous voulons du sang. » Je dis : « Faites un examen radiographique. » Ils répondirent : « Non, nous voulons du sang. » Je refusai.
Ils l’exigèrent à nouveau et pour finir me menacèrent de faire venir le FCE [Forcible Cell Extraction – ou ECF en Français : Extraction de Cellule par Force : corps armé de Guantánamo pour des réactions rapides de force, ayant mené des centaines d’assauts sur les prisonniers, A amer inclus]. Je répondis : « Ok, faites venir le FCE. »
Ils vinrent avec le FCE. Ils me lièrent fichtrement fort sur la planche lorsqu’ils m’immobilisèrent. Je me mis à hurler la formule légale : « Mon nom est Shaker, je vous dis précisément que je refuse le test sanguin, j’ai le droit de le refuser. Reconnaissez-vous y procéder par force ? » L’infirmière reconnu le faire involontairement. C’était une femme orientale. Ils placèrent mon bras d’un côté, y insérèrent l’aiguille et prélevèrent quatre fioles de sang. Je leur dis que c’était trop. Ils prirent le sang et me renvoyèrent dans ma cellule.

Au cours des deux jours suivants, je découvris que nul autre que moi n’eut son sang prélevé. Ils mentirent donc quand ils dirent faire un dépistage de tuberculose sur tout le monde, et même s’ils m’isolèrent, cela n’explique pas pourquoi ils avaient besoin de quatre fioles.
Pour quelle raison me prirent-ils tant de sang ? Et le test de tuberculose, ils refusèrent de m’en donner le résultat.
Je cessai donc de manger à partir de ce moment en acte de protestation. Je perdis 6.8 kg la première semaine. Ils me mirent directement sur les balances, non une fois mais deux fois par semaine. Je demandai : « Est-ce une expérience que vous menez sur moi ? »
Jeudi dernier je pesais 82.5 kg. Ce jeudi j’en pesais 79. Maintenant, ce mardi, je pèse environ 77 kg.

Évidemment, tout le monde sait que je vais partir. Mais je ne prendrai de nourriture que ce qu’il me faut pour rester en vie, le minimum de vie.
Je serai très malade à mon retour. S’il m’arrive quelque chose avant cette date, ce sont les américains qui en seront responsables. Je ne vais rien me faire à moi-même. Je sais qu’il y a des personnes, qui même maintenant, œuvrent dur afin de me garder ici.

Je sais qu’il y a des personnes qui veulent que je ne revois jamais le soleil. Cela ne signifie rien qu’ils aient signé des papiers, étant donné que tout peut arriver avant que je ne sorte. Aussi, si je meurs, ce sera l’entière responsabilité des américains.

Le docteur est venu aujourd’hui [Jeudi 1er Octobre]. Je lui dis : « Honte à vous. Si vous avez un minimum de honte, vous ne m’approcherez jamais. »
Il vint avec un traducteur, une infirmière et un membre du personnel paramédical de l’armée pour être témoins, car il voulait des témoins que j’allais refuser ce qu’il était venu me dire.
Je dis : « Vous êtes le même docteur qu’à Bagram, le même qu’à Kandahar et le même que tous les docteurs à Guantánamo – je ne vois pas le visage, je vois l’uniforme.
« Vous êtes un instrument, vous n’êtes pas un véritable docteur. Vous voulez écrire dans vos documents que vous ne cessez d’essayer de me venir en aide, mais que je refuse. Si je meurs soudainement, vous direz que j’ai choisi de mourir. »

Dernièrement je me suis trouvé un grand intérêt à lire l’histoire des crimes de guerre du Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale.
Le film Invincible relate l’histoire de Louis Zamperini, un américain capturé par le Japon. « Ils nous privèrent de notre droit au titre de prisonniers de guerre afin qu’ils puissent faire ce qu’ils voulaient de nous », et il écrivit ensuite : « Ils nous réduisirent à l’esclavage de sorte à ce que nous ne soyons plus rien. »
Je n’arrivais pas à croire que cela se passait il y a 70 ans. C’était exactement la même chose que les américains nous firent – nous privant du titre de prisonniers de guerre et décidant qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de nous. Les américains nous maltraitèrent tout comme les japonais maltraitèrent les américains.
Quelques années après la fin de la guerre, les américains pardonnèrent à tout le monde et libérèrent leurs propres prisonniers japonais. Ils décidèrent d’oublier cette époque en vue d’être amis avec le Japon. Toutefois, nous voilà ici, à Guantánamo, 14 années plus tard et personne ne met fin à tout cela.

Je ne veux pas être un héro. Je suis moins que nombre de personnes qui ont souffert en ce lieu. Mais durant toute cette période, j’ai lutté pour des principes : pour les droits de l’homme, la liberté d’expression et la démocratie. Je ne peux abandonner.

L’ironie est que j’ai appris cette manière d’être des américains. C’est eux qui m’ont appris à hurler fort si je voulais qu’on m’entende.
Je me suis rendu en Amérique pour apprendre cela. Lorsque j’avais neuf ans une famille américaine de New York vivait à côté de chez nous en Arabie Saoudite. Le père m’encouragea à me rendre en Amérique afin d’apprendre toutes ces bonnes choses. Mon père s’y opposa alors je lui dis au revoir.
Il ne me donna pas d’argent pour étudier alors je me rendis au États-Unis avec $200 en poche. Je travaillai dur. J’avais un compte bancaire et une voiture. Je réussis cela par moi-même, inspiré par le mode de vie américain.
Lorsqu’on me kidnappa en Afghanistan à la fin de 2001, j’avais un grand sourire au visage. L’homme qui m’interrogeait me demanda pourquoi je souriais. Je lui répondis : « Parce que vous êtes américains. Vous savez que je n’ai rien fait de mal, aussi vous allez me renvoyer chez moi. » Ô combien j’avais tort et combien j’ai perdu !
Cependant, bien que je n’arrive pleinement à le réaliser, il semble que ce que je pensais à l’époque va finalement se produire.

Source : Daily Mail.

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Gardons notre Frère ainsi que tous les innocents dans nos prières…

Shaker Aamer dessiné par l'artiste Molly.
Shaker Aamer dessiné par l’artiste Molly.

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