Emprisonné à Guantánamo Bay, Younous Chekkouri pense à sa bien-aimée épouse Abla. Lettre originellement postée sur le site Medium (et traduite par les faqiraat ilaa Rabbinaa).

Photo de Younous jeune.

Aujourd’hui c’est la St Valentin 2014. Le nombre de jours passés loin du bien le plus précieux que j’ai au monde – mon épouse Abla, est incroyable. Mon cœur bat, jour et nuit, avec le nom de ma bien-aimée.

Nous étions très jeunes quand nous tombâmes amoureux, après que le destin eut décidé de nous réunir en Turquie. Ensemble nous avons parcouru le monde entier. Nous vivions une vie d’oiseaux migrateurs, se suffisant l’un de l’autre. Ce fut avant que je ne sois kidnappé et que les années de tortures ne commencent ; on me laissa pourrir ici, à Guantánamo Bay. La vie n’a désormais plus de goût.

Abla et moi ne pouvons nous parler qu’une fois tous les trois ou quatre mois – un procédé complexe qui nécessite une coordination avec la Croix Rouge (ICRC). Je sais que cela ne lui est guère aisé, car ce demande beaucoup de temps et je la sais occupée ; elle enseigne afin de pourvoir à ses besoins. J’aurais tellement aimé ne pas être source de toute cette peine.

La vie n’a désormais plus de goût

Je me souviens qu’une fois elle s’était rendue au bureau de l’ICRC, avait choisi un ouvrage de poésies et me parla ensuite de l’un de ses poèmes romantiques préférés de l’ouvrage ; « Les Affinités de l’Amour » d’ibn Hazm. Des mois plus tard, par heureux accident, je trouvai le même livre dans la bibliothèque roulante qui circule entre les blocs cellulaires pour ceux d’entre nous qui demeurent ici en prison. Je lui récrivis avec l’un de mes poèmes préférés de la collection ; ce n’était mon préféré que parce qu’il me rappelait son visage souriant.

Je fixe le plafond de ma cellule. Le ciel, les étoiles et la lune me manquent tant. Je me souviens d’une fois où, alors que nous regardions ensemble la pleine lune qui brillait comme une perle dans le ciel nocturne, je me tournai vers elle et lui dis : « Mon amour, tu es plus belle que la lune lorsque tu souris ». « Menteur ! » rétorqua-t-elle, et nous explosâmes tous deux de rire.

La Destinée est une chose bien étrange

12 années de supplice. Je vis comme un enfant effrayé ou un animal en l’attente de l’inconnu. Je prie du fond du cœur que ma tristesse et mon angoisse se dissipent. Je prie de revoir mon épouse et de pouvoir lui dire tout ce que  j’ai, plus d’une décennie, gardé en mon cœur comprimé.

Younous à Guantánamo en 2009.

Je me refuse à penser que je ne reverrai jamais plus ma tendre. Il n’y a qu’un visage qui vient à moi dans mes rêves. C’est son visage, celui qui pleure jour et nuit attendant que je la prenne dans mes bras et lui dise : « Ne t’inquiète pas mon amour, ce n’était qu’un cauchemar, c’est terminé. »

Dans chaque lettre que je lui écris, je lui dis que nous ne serons plus jamais séparés. Je ne sais pas si elle me croit ou non, mais j’imagine ses yeux briller et ses lèvres s’écarter dans son sourire magique. Je sais que nul d’entre nous n’avait jamais imaginé que nous serions dans cette situation. La destinée est une chose bien étrange.

Je veux juste me sentir humain à nouveau

Le Président Obama et son épouse ont d’adorables enfants dont ils gardent l’avenir jalousement. Je suis certain que la plus grande crainte du Président est d’être séparé de ses femme et enfants. Eh bien, j’ai ce même sentiment car je suis humain, tout comme eux.

Je ne blâme toutefois pas le Président Obama pour toutes ces longues années, je ne blâme personne. Je ne veux aucune vengeance pour les 12 années que j’ai passées à Guantánamo, sans n’avoir jamais commis de crime. Je veux juste me sentir humain à nouveau, prendre mon âme sœur dans mes bras et lui dire que nous ne serons plus jamais séparés.

Je passerai donc une nouvelle St Valentin loin de la seule chose qui m’importe, ma Abla. Je vous souhaite à tous une très heureuse journée avec vos bien-aimés. Pour moi ce n’est qu’un jour de plus. J’attendrai la nuit, lorsque je pourrai prendre ma tendre dans mes bras à nouveau, seulement dans mes rêves.

 

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