« Une Saint Valentin Amère »*

*C’est sous ce titre que le Huffigton Post a publié la lettre de notre Frère.

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C’est le 14 Février. En Angleterre ce sera la Saint Valentin. En 2002, ce fut le jour de mon arrivée à Guantánamo Bay, et le jour où mon plus jeune fils est né – Faris, qu’il ne m’a jamais été permis de toucher.

Hier, mon codétenu Emad Hassan n’a pas pris son appel juridique pour la même raison qu’à chaque fois qu’il manque un appel ou une réunion. Ils l’intimident en lui disant avant qu’il parte : « Nous ferons une fouille au corps complète » – « la fouille du tâtonnement du scrotum » comme ils l’appellent. Emad se rend donc avec eux à la sortie du Camp 5 où ils planifient de faire la fouille, et lorsqu’il les voit prêts à mener une fouille au corps complète, il leur dit qu’il refuse d’être humilié et demande à retourner dans sa cellule.

Les autorités ne veulent certes pas qu’une personne comme Emad laisse le monde savoir ce qui lui arrive. Récemment, il a rencontré le pire docteur ici, à Guantánamo – le « Docteur du Côté Obscur. » Je lui ai dit d’écrire autant qu’il pouvait à ce sujet et d’envoyer le tout, mais cela lui prend du temps d’écrire en Anglais, et les lettres mettent du temps à passer les censeurs.

Je suis dans ma grève de la faim. La nuit passée j’ai pris une tasse de café et y ai ajouté deux crèmes. Résultat : durant toute la matinée j’ai eu la diarrhée et ai dû me rendre plus de six fois aux toilettes en une demi-heure. C’est pourquoi j’écris maintenant. Je ne peux aller dormir et il est en outre sympa d’écrire le premier jour de ma Nouvelle Année.

Il y a 35 grévistes de la faim désormais. Dix-huit d’entre eux sont alimentés par tube. Ces frères se rendent et reviennent du gavage escortés par l’équipe de FCE [Forcible Cell Extraction] [ou ECF en Français : Extraction de Cellule par Force]Ils sont également peser par l’équipe de FCE, mais il est impossible de prendre le poids d’une personne qui tremble fortement sur la balance digitale et qui est attachée à une planche. Cela implique que 11 ou 12 soldats sont requis à chaque fois qu’il faut les déplacer, ce qui va jusqu’à cinq ou six fois par jour.

Il est exactement 8h00 du matin et l’Hymne National est joué extrêmement fort. D’importantes rumeurs circulent et nous espérons qu’elles sont vraies. Il est dit que le Gouvernement a abandonné les charges contre 12 Yéménites et que deux Yéménites seulement seront poursuivis (Bin Attash et Nashiri). Ceux qui sont éligibles iront au Yémen en trois groupes : seuls ceux qui ont des conditions seront retenus dans le centre de réhabilitation prévue ; ceux qui n’ont pas de conditions seront libres ; et le troisième groupe sera composé de ceux qui doivent être poursuivis au Yémen, purgeant leur peine d’emprisonnement au Yémen.

Quoi d’autre… Comment me sens-je alors qu’une année de plus de ma vie s’est injustement écoulée et qu’une autre année a commencé ? Sincèrement, désabusé. Je ne peux même pas y penser. Les années passent comme des mois et les mois comme des semaines. Les semaines passent comme des jours et les jours comme des heures. Les heures paraissent être des minutes, les minutes des secondes, et les secondes passent comme des années. Et cela se poursuit dans un cercle étrange qui n’a aucun sens. Tout cela prend une éternité et pourtant, une éternité dans ma vie, semble passer trop vite. Encore et encore et encore.
Je vis dans l’obscurité ne sachant rien. Me voici ici, déclaré libérable depuis sept années, plus de la moitié de mon temps passé en ce lieu. Quoi, pourquoi, quand, comment, où ? Ces questions n’ont pas de réponse, il n’y a que complète obscurité.
 

Je me sens seul et perdu. Ne pas connaître mon avenir est la pire des tortures. Je ne vis que pour mourir. Tout et tout le monde me déconcertent. Cela n’est pas suffisant pour nous de vivre uniquement avec nos souvenirs qui apportent plus de souffrance. Les morts sont mieux lotis que nous. Ils vivent un mode de vie nouveau, sachant qu’ils sont morts et faisant face aux conséquences de leurs actions passées.

Mais notre souffrance est sans fin – et avec cela, la souffrance de nos bien-aimés est sans fin. Nous ne sommes pas morts, mais ils nous oublient après un temps, car ils ne peuvent nous voir ou nous sentir et savoir comme nous sommes réellement.

Et cependant ils nous font encore plus de tort : humiliation, insulte, avilissement, tout pour nous rendre plus pitoyables. Bienvenue dans l’Enfer sur Terre, bienvenue à Guantánamo. Bienvenue en l’an 1984, l’année 2014.

Je n’ai nul doute que la justice l’emportera et que la lumière de la vérité illuminera le monde. Ce qui nous arrive à nous et à d’autres est un petit prix pour la justice, la paix et la joie qui, bientôt, couvriront le monde entier. Après complète obscurité, le soleil se lève toujours à nouveau. J’espère voir le soleil de la justice, paix et joie avec mes propres yeux. Ce sera un grand jour.

S’il ne m’est donné de voir ce soleil, souvenez-vous, je vous prie, que j’ai subi tout cela au nom de la Justice.

Shaker Aamer

Seul à Guantánamo

Shaker a transmis ce billet de blog à son avocat Clive Stafford Smith dans une lettre non-classifiée. 

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